Longtemps considérée comme l’apanage de l’enfance, l’insouciance était morte depuis des lustres. Noyée dans les pluies diluviennes de l’hiver, balayée par le souffle des tempêtes successives ou chauffée à blanc, puis fondue, dans le magma estival des illusions perdues. Nous savions que ça nous pendait au nez. Que nous mettions la terre en danger et que du fait de notre attitude timorée, de nos aveuglements, de nos tergiversations, de notre manque d’engagements, nous en subirions les conséquences. Toutes les conséquences.
Ce matin, la station météo installée dans la salle à manger qualifia de « relativement clémente » la température, et un gentil smiley auréolé affichait 40 °C pour l’extérieur, 35 à l’intérieur. La journée, elle, était prévue caniculaire, sans vent, sans nuages. Un climat éprouvant qui durait depuis cinq mois au mépris des anciennes règles météorologiques. Un été qui se fichait du calendrier. Un ogre vorace qui avait mangé l’automne et qui, insatiable, lorgnait la carcasse de l’hiver. Nous étions chez les Duvauchelle, en octobre 2035 à Paris, dans le quartier Aboukir, au 5e étage d’un immeuble d’habitation.
Claire se sentit fatiguée. Claire se sentait tout le temps fatiguée avec cette montée inexorable du mercure. Elle respectait les préconisations du ministère de la Santé mais rien n’y faisait. Ou si peu. Épuisés par la difficulté à s’endormir, lassés des réveils nocturnes, torturés pas la sensation quotidienne de déshydratation, le corps et l’esprit souffraient d’une insuffisance chronique de sommeil. Et puis ses rêves horribles qui la poursuivaient, des enfants mourant de soif, des enfants avec le visage des siens, leurs corps gonflés, nus, couverts de mouches. Un jour, pourquoi pas demain, elle sait qu’ils atteindront leur limite, ce point de rupture tant redouté qui ébranlera, voire explosera, leur belle unité. Enfin, leur unité de façade. Pensée aussitôt chassée d’un haussement d’épaules parce que dans tout être humain se tapit un incorrigible idéaliste. Acculé devant le précipice, il reste persuadé de trouver un pont pour le franchir. Alors elle s’accrochait, prête à tout pour améliorer leur sort. Des images défilaient dans son imaginaire, de l’eau fraîche sortant d’une fontaine perpétuelle, de la glace vanille fraise à profusion, des monceaux, des prés verdoyants, du blé qui ondulait sous une brise légère… Mais la réalité de son quotidien la rattrapa.
Claire entra dans la chambre sans ouvrir de porte, on ne les fermait plus jamais pour éviter l’effet étuve, et augmenta la vitesse du ventilateur de plafond, tentant de créer une brise fraîche vers le bas.
— Les chéris ! Il est 5 h 30.
— Oh non ! Encore un peu, réclama Hippolyte, les yeux bouffis de sommeil. J’ai mal dormi, j’ai eu trop chaud ! Quand est-ce que ça s’arrête ?
— Ça s’arrêtera pas, p’tite tête ! maugréa Pierre, installé dans le lit contigu. T’as intérêt à t’adapter ou sinon…
— Ou sinon quoi ?
— Ou sinon tu vas fondre comme un caillou au soleil !
— N’importe quoi, lança Hippolyte en se redressant sur son lit. Hein, un caillou ça fond pas, maman ?
— Bon, ça suffit, les enfants ! Ne gaspillez pas votre souffle, vous en aurez besoin pour l’école. Préparez-vous, on vous attend pour le petit déj’.
Après avoir désamorcé la dispute, elle ouvrit les volets, autorisant à pénétrer un instant les ultimes lueurs de l’aube. Normalement en octobre, le soleil apparaissait vers les 8 heures, mais cela faisait longtemps que le mot « normalement » ne signifiait plus rien. Vidé de sa substance par une réalité où l’anormalité était devenue la norme. Dorénavant l’astre de feu se levait tôt et, dans quelques instants, il repoussera de ses rayons la moindre parcelle d’ombre. Nul n’échappera à sa magnificence, à sa gloire funeste. Pour vivre il faudra se terrer dans son trou et malheur à qui osera le défier sans protections pour ceux qui s’aventureront dehors !
Elle admira une minute la façade de l’immeuble, une sorte de rituel matinal. Sur celle-ci un mur végétal explosait de couleurs, arborant des fougères et des ficus vert sombre, des bergenias rouge vif et pourpre foncé où se mêlaient des fuchsias et des géraniums violets. Le syndic avait insisté sur la nécessité de cette dépense d’un point de vue esthétique et phonique mais surtout thermique, et la copropriété avait suivi ses sages recommandations. Avec les progrès de la bio-ingénierie végétale, les plantes résistaient aux très fortes chaleurs, acclimatées, peu gourmandes en eau et, bénéfice substantiel, elles diminuaient la fournaise intérieure.
Claire abandonna les garçons et fila dans la cuisine, à la vitesse d’une coureuse de fond assoiffée, s’occuper du petit déjeuner. Coup d’œil furtif dans le miroir du couloir. Elle se dévisagea un instant, presque par habitude. Une petite quarantaine d’années, un caractère entier et réservé à la fois, une beauté timide recroquevillée sur elle-même, elle ne parvenait pas à atténuer la mélancolie qui teintait son regard. Elle aurait bien voulu pourtant. Elle s’arracha à son image comme par un réflexe de survie. Les préoccupations refaisaient surface. La journée paraîtra interminable, elle le savait. Se déplacer leur coûtera un effort physique intense, augmentant le risque de pathologies médicales et l’engorgement des urgences, déjà surchargées à cause de problèmes respiratoires ou de virus mutants d’après les actus. Aussi, comme les autorités ne leur en donnaient pas le choix, et sur les conseils de spécialistes en climatopathologies, ils obéissaient aux directives de la préfecture, du ministère du Travail et de l’Éducation nationale concernant l’aménagement des horaires. La société s’était organisée pour pérenniser un semblant de normalité, et cette normalité était maintenant rythmée par un flot continu de consignes, de conseils et d’obligations en tout genre.
Dans la cuisine elle retrouva Jean, son mari. Au chômage depuis deux ans, il passait de longues heures à surfer sur le Net, navigant entre les sites de recrutement et, lorsque le découragement le gagnait, les sites de jeux en ligne. Depuis que les serveurs informatiques avaient emménagé dans les zones considérées les plus froides du globe au Canada, en Russie ou en Chine, il n’hésitait pas à surfer le metaverse pour s’évader du quotidien. Sa récente « passion » consistait à traverser d’immenses étendues de neige en chiens de traîneau, après avoir enfilé sa tenue thermorégulée. D’après la pub, classé parmi les meilleures ventes du Noël dernier, l’univers SnowRun avait attiré des millions de gamers en recherche « de sensations authentiques ». Attablé devant un café latté – issu de plantations hybrides de caféiers sauvages et de culture mieux adaptées aux variations de température –, qu’il lapait à petites gorgées, il écoutait d’une oreille distraite la télé murale débitant les infos locales.
« Altercation dans une station-service à la périphérie parisienne. Des conducteurs surexcités attaquent le gérant qui les rationnait en carburant. En fin d’après-midi, hier… »
— Hippo souffre de la chaleur, dit Claire. Et ces rythmes scolaires perturbent les enfants.
Jean promena un œil endormi sur elle, fronçant les sourcils comme si cette remarque l’étonnait.
« Pourtant, M. Hebert appliquait les nouvelles règles de service aux clients et… »
— Mmh… cette situation n’est pas une découverte ni pour nous ni pour les gosses. Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire de mieux. Le début des cours à 7 heures leur évite un déplacement risqué.
— Bien sûr, Jean, mais des petits comme eux…
— À trop les couver ils deviendront faibles, l’interrompit-il. (Il reposa sa tasse en renversant un peu de crème sur la table en bois synthétique imitation chêne, un invendu de l’industrie du meuble.) Des geignards qui pleureront sans cesse sur leur sort, alors qu’au contraire il faut relever la tête et s’adapter !
S’adapter : le mot utilisé par Pierre tout à l’heure, se dit Claire. Copie conforme de son père, celui-là.
« Le cours élevé du baril de pétrole et la raréfaction des ressources… », poursuivait la télé.
Jean était réveillé, maintenant. Le sujet de l’adaptation semblait lui tenir à cœur. Claire songea à tenir une discussion constructive avec lui, sans tabous, cependant comme elle détestait les affrontements stériles, elle en avait tellement connus, elle y renonça. D’autant plus qu’une dispute accélérerait son rythme cardiaque, sa température corporelle monterait et… Bref ! Jean ne supportait pas grand-chose depuis la perte de son emploi. Plus rien, en fait. Ex-commercial pour un gros fabricant de meubles, mis sur la touche, victime d’un énième plan de licenciements. Les matières premières de qualité se raréfiaient, la fabrication s’en ressentait, en conséquence de quoi la boîte avait coupé la branche pourrie des « mauvais » vendeurs. Le boss étasunien avait insisté : « Ce n’est pas contre vous, chers collaborateurs, au contraire votre acte héroïque permettra à vos collègues de s’en sortir. Les salariés que vous sauvez vous en remercient. Sans oublier l’environnement, parce que nous fabriquerons moins de meubles, nous économiserons sur l’énergie, le transport et les matières premières. » La boîte avait cessé son activité six mois après son licenciement.
Claire se retint pour ne pas lui jeter à la figure deux ou trois scuds à propos de sa « lonnnngue » période d’inactivité, subie par ses proches, à cause de sa passivité à rechercher un travail. Surtout que Pierre et Hippolyte entraient dans la pièce.
« Des clients indélicats se sont enfuis d’un supermarché sans régler le montant de leurs courses. D’après les enquêteurs, une hôtesse de caisse complice leur… »
Comme à son habitude, Pierre, affamé, se jeta sur une tranche de pain grillé qu’il « enduisit » avec application de pâte à tartiner saveur chocolatée. S’il savait le nombre de kilomètres parcourus, le nombre de commerces « visités » pour les trouver ce pain et cette pâte à tartiner, s’il savait… Hippolyte paraissait plus en retrait. Assis au bout de sa chaise, presque en déséquilibre, il se servit une demi-tasse de chocolat chaud – issu de cabosses récoltées d’arbres dont le génome a été modifié pour résister au changement climatique –, préparé par Jean.
Claire intervint :
— Tu n’as pas faim, Hippo ? Tu dois prendre des forces pour affronter la journée. Si tu es raplapla comme une guimauve fondue, ton cerveau sera incapable d’apprendre un tas de choses intéressantes.
— Un mini bout pain, juste pour te faire plaisir, maman.
Pierre haussa les épaules en ricanant :
— Alors le nain, on refuse de grandir ? Tu vas encore te cacher au fond de la cour de récré, derrière un arbre, et lui parler en secret ? Tu ferais mieux de rejoindre ma bande, nous au moins on est déterminés à…
— STOP ! cria Jean, et si on déjeunait en paix pour une fois ! Vous me fatiguez avec vos chamailleries. J’ai un entretien en visio en fin de matinée et j’aimerais y participer détendu, calme.
« Conflit en Afrique. La Zambie aidée de paramilitaires étrangers a déclaré la guerre à l’Angola. D’après les autorités de Zambie, leurs valeureux soldats viennent en aide aux minorités zambiennes maltraitées par l’Angola. Cependant, d’après nos experts en géopolitique, il semblerait que le pétrole soit convoité… »
Le message était passé, le coin repas retrouva une certaine sérénité à peine dérangée par le tintement assourdi des cuillères qui tournaient dans les bols. Une fois le petit déjeuner avalé, Claire se leva et s’adressa à son mari :
— Une source de stress en moins pour toi, Jean, dit-elle après avoir éteint la télé. Au fait, tu réalises un entretien pour quel genre de job ?
Jean esquissa un semblant de sourire.
— Une formation en permaculture urbaine et périurbaine. Je crois que… enfin je dois t’avouer que mes aspirations ont changé en profondeur, je souhaiterais trouver un métier porteur de sens.
Pendant qu’il parlait, il aida Claire à débarrasser la table. Se rapprocher de sa femme le rassura. Cela faisait quelques mois qu’il s’était éloigné d’elle et il le regrettait. Si elle n’avait pas été là pour eux, que serait-il advenu ? Ce projet, il voulait y croire. Pour lui, bien sûr mais également pour leur couple, leur famille. S’éloigner des villes tentaculaires. S’établir à la campagne. Respirer. Dormir. S’offrir une nouvelle chance. Il n’eut qu’à considérer le visage de Claire qui s’illuminait pour le conforter dans son entreprise et lui donner la force nécessaire.
— Pour toutes ces raisons, conclut-il, dans ces prochaines semaines…
Le portable de Claire sonna et vibra en même temps. Appel important. Elle décrocha et, après le bonjour d’usage, se contenta d’écouter. À la main qui se crispait sur le téléphone, au visage qui pâlissait, Jean comprit que les nouvelles étaient mauvaises.
Claire raccrocha puis tout s’accéléra.
— L’EHPAD me prévient que maman refuse d’avaler ses médicaments et de s’alimenter. Je vais la voir. Tout de suite. Tu comprends, c’est important pour moi. Tu peux amener les enfants à l’école et faire quelques courses au passage ? Merci, mon amour.
Elle partit sans attendre une quelconque réponse. Jean s’organisera pour son rendez-vous. Juste une dernière recommandation au seuil de la porte d’entrée.
— N’oubliez pas votre bouteille d’oxygène, les chéris ! Aujourd’hui, la météo annonce des pics à 50 degrés. Prudence !
Elle descendit l’escalier aussi vite que possible, ses pensées déjà envolées ailleurs. Elle devra rassurer sa mère, la convaincre que la vie valait encore la peine d’être vécu et ça, ce n’était pas gagné.