La vie est plus forte que la mort – Chapitre 1

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L’annonce

C’est en ouvrant ce livre que tout commença. Enfin, je veux parler de ma prise de conscience. Je vais tenter de vous l’expliquer, mais avant je vais vous raconter mon histoire. C’était il y a si longtemps. Je ne sais pas si je me souviendrais de tout. Des souvenirs sont là, pourtant. Ils toquent à ma porte. Morceaux de puzzle à assembler. Images qui se forment, d’abord floues puis enfin nettes. Oui, c’est cela, je me souviens…

C’était par un délicieux jour de printemps. Le soleil, bien installé, dardait ses rayons à travers les canisses de la véranda. Les flûtes éclaboussaient la salle à manger de leurs reflets dorés. L’assemblage subtil de pinot noir, meunier et chardonnay flattait les sens. Les bulles irisées du vin de Champagne me transportaient sur un petit nuage cotonneux. Nous étions à Vouzy, bourgade située à cinquante kilomètres de Reims, un dimanche du mois de mai.

J’assistai à un de ces repas familiaux qui auparavant me barbaient, mais là, pour la première fois, je considérai les choses différemment. Le goût des autres ne m’apparaissait plus fade.

Simon, mon papa, trônait comme d’habitude en bout de table. En le regardant, je ne pus m’empêcher de penser que la nature adorait jouer des tours, car pour un homme en recherche perpétuelle d’harmonie, tout dans son visage exprimait le déséquilibre. Ses tempes grisonnantes lui donnaient un air de vieux sage, alors que ses yeux vert clair accordaient à son regard la fougue et l’éclat d’un poète romantique, tandis que son air austère et ses lèvres, fines et pincées, rappelaient toute la bonhomie d’un ordonnateur de pompes funèbres.

Rosa, ma maman, se tenait à côté de lui. Parfaite antithèse du yang face au yin, elle le complétait néanmoins à merveille. C’était une brune pétillante, entière comme un champagne premier cru et, surtout, sans cesse d’humeur joyeuse.

Mon père et ma mère s’étaient rencontrés sur les bancs de la faculté de la Sorbonne. La jeune étudiante de Galice avait décidé de s’expatrier en France pour passer un doctorat de lettres. Elle lisait Proust et Hugo dans le texte, mais avec un accent espagnol marqué. Avec les années il s’était estompé, mais il lui restait quelques pero, creo que si, que bueno, par-ci, par-là.

Mon grand-père Jules, assis en face de mon père, nous gratifiait de sa présence exceptionnelle. Il traînait ses quatre-vingt-quinze printemps comme un fardeau. Veuf depuis longtemps, il détestait les réunions de famille. Avare de paroles, il se réfugiait le plus clair de son temps dans un silence que je qualifierais de pudique. Il faut dire à sa décharge que la vie l’avait malmené, il en portait les stigmates comme autant de preuves de sa rudesse. Ses cheveux blancs étaient clairsemés. Son nez, d’un magnifique rouge carmin, pointait une extrémité boursouflée identique à un ballon. Des joues creuses comme des assiettes à soupe et quelques dents – les ders des ders – qui tenaient à lui, comme mues par une empathie inexplicable.

Quant à moi, je m’appelle Paul, j’ai vingt-cinq ans et je suis célibataire. Non pas par choix personnel, mais les hasards de l’existence n’ont pas mis d’âme sœur sur mon chemin. Mince, enfin… plutôt maigrichon dirait mon grand-père. Les lèvres charnues de ma mère. Le cheveu abondant et indiscipliné de mon père. Quant au caractère, j’étais plutôt avare d’émotions et peu démonstratif. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, l’homme nouveau que je suis refuse de vivre en négligeant ses sentiments. C’est une décision que j’ai prise lorsque ma vie a basculé.

Ding ! Ding ! Ding !

Le couteau d’argent de mon père tinta une mélodie limpide sur sa flûte en cristal.

— J’ai une annonce officielle à faire. (Il me regarda comme si je revenais d’entre les morts.) Eh bien, voilà : nous sommes heureux de ta présence parmi nous, Paul. J’espère que ce mauvais souvenir sera vite oublié.

Le mauvais souvenir consistait en un banal accident de la circulation. Le fameux accrochage fatal qui ne concerne que les autres… Je roulais en scooter à Paris pour me déplacer plus facilement, et ma route a croisé celle d’un automobiliste pressé.

Entre parenthèses, je ne sais pas si vous le savez, mais on ne revoit pas du tout sa vie défiler comme dans un film. En fait, on devient spectateur de son propre accident. Un plan-séquence, d’abord large, ensuite serré, et un long traveling jusqu’au cut final. J’ai en tête quelques photos, des réminiscences qui forment mon petit cabinet de curiosités morbides. Je me souviens avoir été projeté sur une dizaine de mètres. L’odeur de caoutchouc brûlé dégagé par la gomme des pneus. Le sol glacial et dur comme la souffrance. Une lumière bleue, irréelle, qui danse autour de moi.

Le vide qui s’installe. L’existence qui chavire.

Puis des voix lointaines : « Monsieur, monsieur… vous m’entendez ? On le perd… Il fibrille… Choc trois cents Joules ! Choquez ! »

Le néant à nouveau.

Le froid qui m’attrape par traîtrise et cette pensée qui m’obnubile : Mais qui a baissé le chauffage ? Il faudra que je prévienne le recteur, c’est impensable d’économiser sur le dos des étudiants ! Mon poignet droit qui fait office de tunnel à une aiguille, laissant filer un liquide glacé au goutte-à-goutte.

J’ai l’impression que l’au-delà ressemble à un no man’s land. Personne pour m’accueillir.

Voilà, j’avais réalisé à cet instant que je quittais mes parents pour toujours, sans leur avoir jamais dit l’essentiel. Si je m’en sortais, j’étais résolu à corriger cette situation.

— Moi aussi, je désire vous annoncer quelque chose. Je m’estime chanceux de vous revoir. Je vous aime tous, j’ignore pour quelle raison je ne vous l’ai jamais dit. En tout cas depuis cet événement tragique, je vous assure que je sais reconnaître et apprécier les belles choses de la vie. Je considère invariablement le verre à moitié plein, voire complètement plein ! avouai-je en quémandant du champagne à mon père.

Jamais je ne m’étais épanché de la sorte en vingt-cinq ans, ils buvaient tous mes paroles. Quelle sensation agréable pour moi. Et nouvelle aussi !

— De plus, j’ai un nouvel ami.

— Bueno, esta bien ! assura ma madre avec conviction.

— Rien de tel que l’amour de sa famille et l’amitié pour envisager la vie du bon côté, compléta mon père. On le connaît ?

— Eh bien, ça va vous paraître bizarre, mais c’est le gars qui m’a renversé ! 

Brusquement, le silence et la gêne s’invitèrent à table. Mon paternel ouvrait et fermait la bouche, comme un poisson qui cherche à respirer hors de l’eau. Ma mère ne semblait plus comprendre le français. Ses sourcils s’élevaient très haut sur son front, formant l’arrondi d’un point d’interrogation. Même mon papy, pourtant dur d’oreille, me fixait avec ses deux calots ronds en forme de soucoupe.

Je tentai une explication :

— Il a juste un an de plus que moi, et il poursuit également ses études à la fac de droit. Ce matin-là il était en retard. Il roulait vite en téléphonant.

Simon recouvra ses esprits et sa respiration.

— Tu lui dois six mois d’hôpital tout de même, et plus encore ! Tu ne le détestes pas ? Même un petit peu ?

J’éludai la question.

— Je me suis réveillé dans une chambre terne à la peinture écaillée et jaunie. J’étais donc vivant ! Un inconnu veillait sur moi. Une crinière blonde, genre chanteur des seventies, les traits fins, un nez à piquer des gaufrettes comme tu dirais papy, dis-je en lui faisant un clin d’œil. Je me souviens encore de ma surprise lorsqu’il m’a dit bonjour avec son accent très prononcé. Puis, plus rien. Après quelque temps, lorsque j’ai récupéré des forces, il m’a parlé plus longuement. Il disait être le seul responsable. Il avait appelé les secours et m’avait accompagné aux urgences. Vous ne l’avez jamais croisé, car il attendait votre départ pour me voir.

La honte vis-à-vis de vous, certainement.

Au début, je lui en ai grandement voulu. Puis, mon ressentiment s’est estompé progressivement.

— Il est venu souvent ? s’enquit ma mère.

— Quasiment tous les jours, et puis toutes les semaines quand mon état de santé l’a permis. Il m’a apporté des livres et toutes ses notes de cours prises l’année précédente. Par chance, nous suivions un cursus semblable.

— Bravo, sûrement un chic type ton camarade ! lâcha grand-père.

— Ouais, cool. Nous avons énormément de points communs : le droit, le foot, et le Heavy Metal… spécialement Black Sabbath. Je me doute que cela n’évoque pas grand-chose pour toi, papy ! Il me conseille et m’aide énormément à rattraper mon retard. C’est difficile à admettre, mais sans cette collision je ne l’aurais jamais rencontré.

Inconsciemment, je me comportai comme le futur avocat que je désirais devenir. Je n’avais plus peur de la confrontation dorénavant. J’en profitai donc pour détourner la conversation et plaider ma cause.

— Il ne faut pas me le reprocher, papa, mais je ne te succéderai pas à la tête du domaine. J’ai beaucoup réfléchi pendant mon hospitalisation, et c’est ma décision. Même si j’ai conscience que…

— Bon, bon, ne t’inquiète pas pour ça ! J’avais deviné. Tu sais, maintenant je peux te le dire, parfois tes remarques m’ont peiné, mais j’ai fini par comprendre. Je m’interdis de t’imposer un métier, le choix t’appartient. Ainsi que celui de tes relations, d’ailleurs. C’est ta vie, tu en fais ce que tu veux. (Son visage grave s’effaça.) À ce propos, j’aimerais volontiers connaître ton meilleur ami, tu ne nous l’as pas présenté.

Ouf ! Je me sentis soulagé en entendant mon père. Lui qui m’avait toujours impressionné, je le trouvai à cet instant, extraordinairement normal.

— Il se nomme Jean-Paul Kleber et est originaire de Kaysersberg. Alsacien, il est monté à Paris pour les mêmes motifs que moi.

À ces mots, mon grand-père changea de couleur. Il pâlit. Une vilaine teinte, un blanc crayeux. Une larme perlait en cheminant le sillon profond d’une ride. Prostré sur sa chaise, sa bouche était déformée par un rictus désabusé. Puis des pleurs jaillirent, inondant notre présent de funestes pensées.

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