L’air sec et chaud pesait sur les épaules du petit groupe de promeneurs adeptes de marche nordique. Partis très tôt en début de matinée, et après une heure et demie de souffrance endurée à gravir des pentes sur un dénivelé de six cents mètres de progression, à travers la rive gauche de la Thur, ils étaient en recherche d’oxygène et d’eau. Certes, le massif du Kattenbach dont le sommet culminait à neuf cent vingt-quatre mètres ne pouvait se comparer aux aiguilles savoyardes, mais le climat continental du sud de l’Alsace, même dans la forêt de Thann, pendant les premiers mois d’automne, donnait du fil à retordre aux plus aguerris des marcheurs. Alors le moment de la pause était attendu par tous.
La tête de la colonne se rassembla au poteau du Fer à cheval histoire de souffler cinq minutes, attendre les retardataires et consommer force barres de céréales, pâtes de fruits et autres carrés de chocolat. Après tout, il n’y avait pas de mal à ça. Surtout après avoir traversé sept kilomètres d’un GR – qui faisait le yoyo entre les rares espèces de hêtres, de chênes et de châtaigniers –, sur un tapis rude pour les pieds des marcheurs, constitué de roches volcaniques. La queue de la colonne arriva enfin. Pierre, la lanterne rouge, fut houspillé par les « premiers de cordée », surtout qu’il portait le sac à dos isotherme contenant le repas du midi. Le col du Grumbach était encore loin et tous comptaient bien l’atteindre avant treize heures et les fortes chaleurs, afin d’admirer les crêtes de la vallée de la Thur le ventre plein et se reposer près du Wotan, le vieux chêne toujours debout malgré les attaques d’insectes xylophages qui pullulaient dans le coin, notamment le capricorne. Alors, Pierre fut prié d’allonger la foulée et d’éviter de confondre ses bâtons en carbone avec des aiguilles à tricoter.
Après quelques minutes d’arrêt, la petite troupe repartit vers l’objectif de cette fin de matinée. Cependant, au bout d’un kilomètre, Pierre ralentit le pas et se cacha derrière un gros hêtre, comme s’il avait l’intention de se soulager la vessie. En réalité, il allumait avec son Zippo siglé FLR – le sigle FLR pour Fuck le réchauffement était devenu tendance ces dernières années –, une Camel extraite de son sac. Quel bonheur ! La fumée inhalée à pleins poumons apaisa rapidement ses angoisses. À la troisième bouffée, l’esprit s’allégea comme débarrassé d’un poids. Ses doutes refluèrent. Il allait gravir le sommet, ses pieds ne le feraient pas souffrir pendant deux jours et… Encore une ou deux taffes et il se sentirait parfaitement en forme. Là-haut, dans les branches, un piaillement de fauvettes à tête noire ou de mésanges bleues le tira de sa rêverie. Il fallait rattraper le groupe. Pierre écrasa, mal, son mégot contre l’écorce lisse de l’arbre, le jeta au milieu des broussailles et repartit. Désormais sûr de lui, il savait que des ailes lui avaient poussé.
La température avait augmenté depuis ce matin, approchant les trente degrés à la surface du sol, et la pluie ayant déserté le massif depuis plusieurs mois, un parterre de brindilles et de feuilles sèches en recouvrait les alentours. La braise adorait grignoter ce genre de « gâteries ». L’appétit attisé par cette nourriture facile, voilà que le brandon se réveillait, donnant naissance à une flammèche. Un peu de fumée s’en dégagea. Deux, trois brins d’air chaud et la flammèche grossit, s’étendant au talus proche. Des flammes, maintenant. Insatiables, elles s’attaquèrent aux troncs avoisinants. Comme il vit que cela était juste et bon, Sa Majesté le feu décida que personne n’oserait l’arrêter et qu’il consumera toute vie parce que c’était sa volonté de monarque. En très peu de temps, des nuées opaques et abondantes se répandirent, noyant peu à peu les cimes les plus hautes d’un voile gris.
***
— Déployez les lances à incendie et attendez mon top pour arroser le périmètre !
Les pompiers étaient à pied d’œuvre depuis plusieurs heures et la lutte contre le feu, malgré les moyens déployés et la mobilisation de plusieurs casernes, avait pris la forme de la lutte inégale, du combat pied à pied quasi biblique de David contre Goliath. À quelques kilomètres de là, la forêt s’était embrasée en début de matinée et les flammes, après avoir dévoré les broussailles sèches et tendres, avaient réduit en torchères macabres les arbres qui osaient les défier de toute leur hauteur. Le dôme de chaleur persistant depuis plusieurs mois avait explosé telle une cocotte-minute sous la pression du brasier. Les températures au sein de la fournaise digne de l’Enfer de Dante frisaient les 1500 °C, empoisonnant l’air à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, des bourrasques balayant le sud de l’Alsace attisèrent la combustion qui gagna en intensité. Les hauteurs de la colline Rangen touchées à leurs tours crépitèrent puis craquèrent comme des os broyés. Les arbres gémirent. En contrebas de cette côte ardente, un souffle chaud charriait des averses de cendre sur le domaine des Meyer. Les premiers rangs de vignes furent atteints.
— Laura, tu prends Titouan et vous partez en ville ! Vite !
La famille au complet et en pyjama était sortie dans le jardin dès que Bruno les avait réveillés. Viticulteur dans le Haut-Rhin depuis quelques années, il avait coutume de contrôler tous les matins la maturation de ses raisins, en analysant les données microclimatiques enregistrées par des capteurs et envoyées sur son smartphone. Après un moment de stupeur et l’envoi de drones pour confirmer l’impensable, il avait sonné le branle-bas de combat devant le danger imminent : des langues de feu se rapprochaient.
La confusion régnait dans les pensées anarchiques de Bruno. D’un côté il songeait à mettre sa famille en sécurité : Laura, sa femme, qui avait accepté de tout plaquer pour le suivre dans son aventure, Titouan, son jeune fils de six ans, qui ne comprenait pas la situation et qui respirait avec application l’étiquette de son doudou Alfred qu’il tenait serré sur sa joue. De l’autre, il se dit que ses prochaines vendanges étaient fichues, qu’il ne pourrait pas livrer la coopérative Wolfberger. Sur ses pentes abruptes, plusieurs générations de Meyer s’étaient succédé, acharnés travailleurs de la terre, producteurs infatigables de pinot gris et de riesling, ils avaient rendu sa fierté à ce terroir communal. Le travail et la sueur de ses ancêtres n’auraient-ils donc servi à rien ? Sa vie était réduite en fumée et il assistait, impuissant, au spectacle de son anéantissement.
— Poussez-vous, monsieur, nous allons arroser le terrain et la maison. Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous faites encore là ?
Le capitaine Lefèvre des sapeurs-pompiers du Vieux Thann n’avait pas l’habitude qu’on lui résistât. Habitué au commandement même en situation de stress, il perdait rarement son sang-froid et le sens des priorités.
— Mais mon domicile, mon raisin, mon travail. Je ne…
— Évacuez d’ici et filez à Thann, le centre d’accueil s’occupera de vous. Vous nous gênez ! (Bruno hésitait… Les ordres s’entrechoquaient dans ses oreilles, difficiles à assimiler tant il était hébété.) L’air va devenir irrespirable ici, poursuivit-il, vous vous mettez en danger. Il faut y aller. Maintenant !
Le regard perçant de Lefèvre disparut derrière l’écran facial doré qu’il venait de rabattre. Il se tourna vers ses hommes, et d’un geste de la main leur ordonna d’ouvrir les vannes.
Une pluie torrentielle s’abattit sur le toit de l’habitation, les murs et sur le parterre engazonné devant. D’autres casernes avaient été alertées afin de circonscrire le brasier dans la zone de départ et plusieurs hélicoptères bombardiers d’eau avaient été utilisés. Mais devant la progression rapide du sinistre sur la pente descendante du vignoble, le commandement des opérations de secours avait demandé à l’unité Lefèvre de mouiller au maximum l’habitation et ses alentours afin de ralentir le sinistre et limiter les dégâts, même si la vigne constituait un excellent coupe-feu.
— On part tous ensemble, Bruno ! Écoute le capitaine, sois raisonnable. Que feras-tu de plus que lui ? Le temps est compté et…
Prise d’une attaque de panique, Laura se mit à pleurer. Ses épaules graciles étaient affaissées comme si elles supportaient toute la misère du monde. Les yeux rouges gonflés, elle peinait à reprendre son souffle alors elle ouvrit grand la bouche pour rechercher un peu d’oxygène. Elle n’y gagna que de la fumée irritante qui ajoutait à sa détresse. Si elle osait franchir le pas, elle déserterait cet endroit maudit une bonne fois pour toutes. Avec le réchauffement climatique et les périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes, ils n’avaient pas cessé de s’adapter pour vivre. Survivre en fait. Le sol qui s’asséchait, s’acidifiait, la grêle qui frappait et détruisait leurs cépages, la qualité du vin qui s’en ressentait, les atermoiements successifs de la coopérative, qui avait déjà refusé leur cuvée, les investissements importants pour replanter des ceps d’Italie et de Géorgie résistant mieux à la chaleur, les problèmes de fric qui lui étaient devenus insupportables. C’est simple, Laura éprouvait même des difficultés à se remémorer des moments heureux sur ce vignoble.
Voilà que Titouan pleurait à son tour. Il respirait mal et son visage de porcelaine s’était teinté d’une vilaine couleur cramoisie. Le déclic pour Bruno, un réveil brutal qui le tira de sa torpeur éveillée. Il entraîna les siens vers la voiture. Pas de bagages, plus d’illusion, même pas une dernière pensée pour son exploitation. Le sang de la vigne pouvait bien couler, il avait compris qu’il ne regarderait plus en arrière. Il avait trop donné à cette terre qui ne lui restituait plus grand-chose. Et qu’en attendre aujourd’hui ? Des feuilles desséchées incapables de nourrir les grappes de raisin ? Un vin qui développait des notes de plastique brûlé, de viande fumée, de cendres ?
La Peugeot était garée derrière la maison.
— Allez ! Allez, on y va ! hurla-t-il, pour couvrir le bruit des camions-pompes.
Il était tellement survolté, qu’il ne sentît pas la pluie des lances d’incendie qui tombait sur lui. Il installa Laura et Titouan à l’arrière et démarra en trombe. Par chance, il lui restait du jus dans la batterie de sa voiture électrique. En à peine deux cents mètres, il sortit de la propriété et rattrapa la départementale qui filait sur Thann. Dans le rétroviseur, il aperçut un ciel noir percé de colonnes rougeoyantes, un mur de flammes avait embrasé l’horizon. Sur la route, ils croisèrent plusieurs camions-citernes rouge et jaune qui se rendaient toutes sirènes hurlantes chez eux. Peut-être arriveront-ils à limiter les dégâts ? pensa Bruno. Et s’ils perdaient tout dans cette catastrophe ? Il peinait à canaliser le flot de pensées qui l’assaillaient, à trouver du positif dans ce maelstrom de négatif. Surtout avec cette ultime fulgurance qui lui vrilla la cervelle : Et si les pompiers venaient à manquer d’eau ?