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En 2102 les besoins énergétiques considérables, dus à l’explosion de la démographie, incitent les pays à diversifier leurs sources d’approvisionnement. L’idée de pêcher des astéroïdes au filet traînant chemine dans les cerveaux bouillonnants des politiques. Le conglomérat d’État Chrométal est l’un des premiers à maîtriser l’ingénierie indispensable pour récupérer tout ce qui s’approche de la banlieue terrestre, soit près de neuf mille corps célestes regorgeant d’or, de platine et de métaux précieux. Mais ces richesses, quoique colossales, se révèlent insuffisantes. Dès lors, les gouvernements financent des campagnes d’exploration stellaire en recourant à des investisseurs privés.
Profitant de la manne financière, la Grande-Europe se lance dans l’aventure. Elle adopte une stratégie de colonisation systématique grâce aux croiseurs à propulsion d’antimatière, permettant de s’aventurer aux confins de la galaxie. Seuls les mondes exempts d’hominidés sont exploités, car les dirigeants de l’époque refusent tout conflit jugé éthiquement immoral. Puis à partir de 2120, on s’intéresse aux planètes similaires à la nôtre. En particulier à celles regorgeant de ressources naturelles, même si elles abritent des formes de vies évoluées.
3 février 2123.
Le soleil rose framboise darde ses rayons acidulés sur Aniltak. Depuis plusieurs heures, les Troisième, Cinquième et Sixième divisions aérospatiales se déploient à l’aplomb des zones considérées névralgiques par la GQGI – Grand Quartier Général Interstellaire. L’atmosphère s’avère compatible avec nos poumons. Les autochtones évoluant à un niveau de développement identique à notre âge de fer, on rencontrerait peu d’opposition. Les tacticiens du GQGI estiment à quatre-vingt-dix-huit pour cent le taux d’efficience du seuil de rentabilité. En d’autres termes, peu de pertes humaines et matérielles en comparaison du rendement extrême qui sera généré par l’exploitation minière. L’éthique et les bons sentiments sont relégués aux oubliettes de la vertu. Nous vivons à l’âge du profit.
Le regard gris morne du maître de guerre fixe la caméra de supervision.
— Messieurs, le solstice d’été dans l’hémisphère nord nous gratifie d’une fenêtre de tir idéale. J’exige qu’au crépuscule de cette journée nous puissions nous enorgueillir d’une victoire écrasante. Que chacun de vous soit paré à son poste de combat ! Le protocole Conquête sera déclenché à 6 h temps universel. Gloire à la Grande-Europe !
À l’heure dite, les vaisseaux se détachent de la nef mère et attaquent selon le plan préétabli :
Phase 1. Maîtrise du ciel.
Les skydrones jaillissent des transporteurs par milliers et foncent sur leurs cibles. Leurs vols tournoyants grincent comme un ricanement de hyène en produisant un son disgracieux, une espèce de cacophonie d’acier tronçonné par une scie circulaire imaginaire. À cette odieuse polyphonie se mêle le frottement du magma en fusion s’écoulant des gueules à feu. Les armes à énergie dirigée grillent tous les points stratégiques : ponts, villages, retranchements susceptibles de servir d’abris. Chaque regroupement de résistants est liquidé. L’horreur absolue se prolongera jusqu’à ce que le GQGI juge opportun d’entamer l’étape suivante.
Phase 2. Maîtrise du terrain.
Largués au sol, les robots de combat progressent de manière concentrique afin d’étouffer toute velléité d’obstruction. Leur puissance mécanique leur confère l’avantage. Ils rampent, rebondissent, marchent, roulent, écrasent tout sur leur passage. Les autochtones chanceux meurent de peur. Les plus vaillants luttent au corps à corps, et sont massacrés en ne comprenant pas ce qu’il leur arrive. Les assaillants synthétiques ne ressentent rien. Ni pitié, ni empathie, ni remords. Ils accomplissent leur algorithme de programmation. Leur unique objectif consiste à pacifier au maximum pour faciliter l’intervention des troupes aéroportées humaines. Un ordre ne se discute pas. Surtout venant du Commandeur. A fortiori quand il est donné à des boîtes de conserve obéissantes. Les opposants sont balayés. De la simple poussière.
Phase 3. Effacement final et aménagement d’un périmètre sécurisé.
Assis et sanglé sur mon siège métallique, je n’en mène pas large. Comme tous les autres, d’ailleurs. Dans cinq minutes, la spatiobarge de débarquement E.413 se posera sur Aniltak. Jour J, heure H de notre tâche d’effaceur. Nous nettoierons les poches de résistance, sécuriserons, sanctuariserons de vastes étendues, y érigeront les premiers campements. Les installations définitives suivront. Puis l’envoi de travailleurs à des fins d’extraction de minerais. Voilà deux ans que je me suis engagé dans les forces spatiales. Oh, pas par conviction, mais j’en avais ma claque des boulots sans avenir. Alors, quand j’ai vu cette pub gouvernementale, je me suis dit : « Mon p’tit Roger, ça, c’est un truc pour toi. »
L’envie de me sentir vivant. Quitte à tuer.
La capsule n’en finit pas de descendre. Le vent souffle en rafales. On est essoré dans un tambour de machine à laver ! À côté de moi, Jeff, mon équipier, me fait un signe d’encouragement. Des images de tueries s’entrechoquent dans mon esprit, oppressantes.
« Soixante secondes avant atterrissage » nous informe Julie, la voix de synthèse.
J’observe Henri qui embrasse son médaillon porte-bonheur. Ma dernière vision avant que la porte ne s’ouvre.
Lumière verte, le signal.
« GO ! GO ! GO ! »
Nous giclons en hurlant. Pourquoi brailler, d’ailleurs ? Pour impressionner qui ? En théorie, ils sont tous morts. Nous taillons la route en binôme, courant en zigzag comme à l’entraînement. Notre exosquelette Sherpatix nous simplifie la tâche. Nous avançons avec cent kilogrammes de barda sur les épaules. Nous parcourons des dizaines de kilomètres et gravissons des pentes abruptes, sans éprouver la moindre gêne. Le combattant est parvenu à un nouveau stade d’évolution : mi-homme mi-machine. À ce propos, Jeff se fiche de moi en me traitant de bête humaine.
Nous utilisons des lunettes infrarouges afin de détecter les traces de chaleur d’éventuels survivants. Lorsque j’en débusque, je les efface.
Je remarque une forêt. Je dois m’assurer que des ennemis potentiels n’y sont pas cachés. Mon coéquipier joint le PC pour une demande d’autorisation sur la fréquence UHF.
— Commandement, ici binôme 3, code 442 Alpha Prime, vous me recevez ?
Silence radio.
— Commandement, ici binôme 3, code 442 Alpha Prime, vous me recevez ?
Silence radio.
— Putain ! ça passe ton bazar, Jeff ? T’as résilié ton abonnement téléphonique, gars ?
Il me regarde et se marre.
— Commandement, ici binôme 3, code 442 Alpha Prime, vous me recevez ?
— Binôme 3, ici Commandement, je vous reçois 4 sur 5, à vous.
Soulagement.
— Commandement, ici binôme 3. Demande autorisation de traverser forêt pour recherche d’hostiles, à vous.
— Binôme 3, ici Commandement. Autorisation accordée. Restez en contact. Pas de risques inutiles, à vous.
— Commandement, ici binôme 3. Reçu fort et clair. Merci, Major. Terminé.
Et voilà le travail, ma grosse bête humaine.
— Oh, ferme-la, Jeff ! File-moi ta flasque de vieux rhum au lieu de dire des conneries.
Après deux rasades on reprend notre exploration.
Nous entrons dans une sorte de mer végétale. Je parie qu’elle n’a jamais entendu un bruit de marche comme le nôtre. À ce propos, il faudra que je prévienne la maintenance : mon exosquelette couine. La flore est dense. De nombreuses fougères arborescentes occupent le terrain. Des conifères, des cycas géants semblables à des palmiers. Je déniche un tas de plantes à fleurs aux teintes bariolées.
Si j’avais le temps, j’en cueillerais pour ma femme.
Des bruissements dans les arbres, suivis de craquements et de cris sinistres nous font sursauter.
— Merde ! c’était quoi ?
Jeff ne m’a jamais parlé comme ça. Serait-il effrayé ?
— J’en sais rien ! Il doit y avoir un tas de bestioles dans le coin. (Je lui désigne un genre de chêne.) Tu vois cet arbre, je vais y grimper. On trouvera peut-être des trucs intéressants à repérer de là-haut ? Tu te retournes s’il te plaît, j’enlève mon corset et mes bas en métal.
J’essaie de détendre mon ami en blaguant.
Après avoir escaladé une hauteur satisfaisante, j’avise un entrelacs de ramifications constituant une plateforme. Parfait endroit pour espionner. Au lointain le paysage a changé. Boulot des drones et des robots-tueurs, des troncs achèvent de se consumer. J’ajuste mes jumelles. Je distingue des constructions au bord d’une vallée. Je décide une reco.
Jeff ne proteste pas. On se remet en mouvement. La végétation se rabougrit au fur et à mesure de notre avancée. En lisière, nous atteignons les arbres carbonisés que j’avais aperçus.
On est sur le bon chemin.
Après vingt minutes de marche, nous tombons sur les restes d’une ville fortifiée. Mon pote en rend compte au major qui nous ordonne de prendre racine et d’attendre l’escouade. Nous ôtons notre Sherpatix qu’on planque dans une excavation. On creuse et on s’enterre. Je laisse dépasser l’embout du flexible de surveillance de ma cache, comme nous le conseille le manuel du grenadier-voltigeur, et j’enclenche la balise de positionnement. Puis nous rompons toute communication.
Est-ce la peur, la fatigue ou mes problèmes de couple avec Mathilde qui supporte de moins en moins mes absences répétées ? Toujours est-il que je relâche mon attention et je rêvasse.
« AAAAAAAHHHHHHH ! »
Quelque chose m’est passé dessus. Complètement réveillé, je sors de mon trou et marche vers mon ami. Jeff n’a répondu à aucun de mes appels de détresse. Et pour cause ! Couché sur le flanc, il est broyé.
Lui aussi a été piétiné. Mais par quoi ?
Je réalise l’ampleur du problème lorsqu’une harde de bestiaux déboule sur moi. Mastocs, poils noirs, deux pattes puissantes, un cou à n’en plus finir sur lequel est posée une tronche en forme d’obus neutronique. Mais surtout, une mâchoire dont les dents ressemblent à des bananes acérées. Et j’aime pas les bananes ! Leur gueule n’émet aucun son. Des êtres humanoïdes chevauchent ces monstres. Ils m’encerclent, l’air mauvais, tendus comme des ressorts prêts à céder.
Les robots-conserves ont mal bossé et ça tombe sur moi !
Je causerais bien aux étrangers, mais je doute qu’ils me comprennent. Et même s’ils pigeaient des arguments vaseux du style : je n’ai rien contre vous, j’obéis aux ordres… Je crains qu’ils me les rejettent en bloc.
À leur regard, je devine que c’est foutu. Pas le moment de s’apitoyer, je saisis mon fusil d’assaut et tire au jugé. Rien n’arrive. Ou plutôt si, les cavaliers lâchent d’effroyables borborygmes. Ces gugusses ressemblent aux Kromdirs que j’ai combattus sur Karin[1].
Daisy, ma p’tite sulfateuse d’amour, s’est enrayée mais il me reste le phazer. Les barbares se jettent sur moi avant que je puisse m’en servir, et me réduisent en pulpe.
Merde ! Pas de prochaine perm’. Adieu Mathilde.
Je me retrouve devant une montagne, façon glace au chocolat enrobée de crème vanille. Une boule surgie de nulle part se range face à moi.
Tiens, c’est quoi ce cocon ?
[1] Planète à l’aspect brunâtre située à 212 années-lumière de la Terre.