— Elles sont où ces cochonneries ? hurle-t-il.
Je suis tracassée par mon mari. Son comportement ne m’inspire plus confiance. Quant à sa façon de parler, elle est incompréhensible pour un homme de cette qualité. Sa santé s’est dégradée depuis quelques mois. Par paliers successifs. Comme si la volonté inexorable d’un ennemi caché à l’intérieur de lui sapait les bases de son esprit. J’hésite à lui faire remarquer, par pudeur, par amour, mais mon silence m’inflige un véritable supplice. Je n’avais pas envisagé ça si vite.
Je finis par les repérer coincées entre le beurrier et le pot de confiture de cerises.
— Chéri, mon amour, j’ai retrouvé tes clés dans le frigo.
Une foule de sentiments contradictoires m’assaille. Neurologue confirmée, formée à diagnostiquer des pathologies mentales lourdes, je garde l’esprit clair en toute circonstance et je pense conserver un recul suffisant avec mes patients. Toutefois avec Henri, une angoisse insupportable m’oppresse le cœur lorsque je songe qu’il va mourir deux fois. Son décès physique bien sûr, mais surtout son décès mémoriel. Un homme sans mémoire n’est-il pas un homme sans vie ? Si Henri me quittait comme ça, mon existence perdrait son sens. Si tant est qu’il faille avoir un sens à son existence.
Henri entre dans la cuisine. Son corps flotte dans un pantalon de toile prune, à peine tenu par la ceinture Hermès que je lui avais offerte il y a quelques années. Mon Dieu ! j’ai l’impression que cela remonte à des siècles. Lors d’un anniversaire de mariage, je crois. Sa chemise de coton blanc est boutonnée de travers, lundi avec mardi comme disait ma grand-mère. Il marche pieds nus. Son image décharnée agresse tous les souvenirs que j’ai de lui. Même ses yeux gris-vert paraissent délavés et ressemblent à des fenêtres ouvertes sur le vide. Naguère capitaine d’industrie, brasseur de contrats, chevauchant les fuseaux horaires et s’exprimant couramment dans cinq langues étrangères et dix dialectes africains, Henri est devenu le pâle reflet de lui-même. L’homme que j’aimais s’efface peu à peu.
— Merci, Sylvia, vous m’avez bien aidé, mon petit ! Ah, quelle chance de vous avoir, vous êtes une perle. J’en parlerai à Madame, nous augmenterons vos gages. (Il m’arrache les clés des mains et les glisse dans une poche avant de poursuivre) Au fait, Madame est-elle sortie ? Je ne l’ai pas vue ce matin.
« Vous êtes une perle », a-t-il dit. Avec ces mots à double signification, on se sait plus quoi penser. Me considère-t-il comme une personne remarquable ou juste un accident de parcours, la méprise ridicule, la maladresse absurde de sa vie ? La maladie progresse encore. Et avec cette forme d’agnosie, non seulement il ne me reconnaît plus, mais il m’imagine en employée de maison. Sans doute le personnage d’un roman ou d’un film qu’il a apprécié. Ou alors il se mélange les pinceaux avec Claudia.
— C’est Éléonore, mon amour. Ta femme adorée, ta beauté impérissable. Tu m’appelles comme ça, tu t’en souviens ?
Henri me dévisage, cherchant sans doute à superposer la personne qui se tient devant lui à un souvenir enfoui. Son regard s’égare sur moi, affichant une expression d’étonnement. Je remarque qu’il transpire et que ses joues ont rosi. Un joli rose dragée. Au bout d’un long moment, il s’extrait de sa torpeur.
— Une blague. Une simple blague, Éléonore… ma femme, chère beauté tantrique aux mille visages. Je t’ai fait marcher, hein ? On peut même dire que tu as couru.
Henri m’adresse une mimique de façade, à l’image de ces immenses toiles peintes déployées à l’aplomb d’immeubles qu’on ravale, pour cacher la misère. Je constate que sa bouche sourit, mais que ses yeux ne sont pas plissés. Tous les neurologues connaissent le sourire de Duchenne[1] et savent que les sourires exprimant une joie sincère se différencient des autres par la contraction du muscle orbiculaire de l’œil.
— Je suis bien satisfait de mon tour, claironne Henri sur un ton faussement enjoué. Il faut rire dans la vie, sinon pourquoi vivrions-nous ?
Je décide de rentrer dans son jeu.
— Ah, tu faisais une plaisanterie ? Génial ! Très drôle et très réaliste. Quand je raconterai ça à…
Henri a quitté la pièce, et je me sens comme une idiote qui converse avec un mur blanc. J’en toucherai deux mots au professeur, peut-être qu’une évolution du traitement limiterait la casse ? Si l’on parvenait à ralentir la chute ou quand elle se produit, si l’on réduisait les effets dévastateurs sur les neurones, alors Henri jouirait d’un tant soit peu d’autonomie et d’un semblant de normalité. Un ersatz de normalité ne vaut-il pas mieux que de vivre en marge de la société des vivants ?
Coup d’œil de côté sur l’étagère où, entre deux bibelots chinés au Louvre des Antiquaires, trônent nos montres à gousset molles et dégoulinantes. Elles pendouillent vers le bas, attirées vers le centre de la Terre par une quelconque déesse-mère. Nous avions acheté cette œuvre à New York après une visite au MoMA où nous étions tombés en arrêt devant une toile de Dali. Posées comme de vieilles serviettes sur un support presque mort, les trois molles nous avaient plongés dans un état d’hébétude étrange, abandonnant nos repères comme si le temps fuyait en avant. Henri avait insisté pour en acquérir une reproduction peinte, mais nous nous étions rabattus sur une lithographie correspondant mieux à notre budget. Malgré les explications d’Henri, je n’avais pas compris le nom de l’œuvre à l’époque. Sauf qu’aujourd’hui, ce fameux nom, La persistance de la mémoire, me laisse entrevoir comme un mauvais présage.
7 h 53. J’ai envie d’un thé. Je choisis un Ceylan noir dans le placard dédié au petit déjeuner et fais bouillir mon eau dans une bouilloire. Je préfère ce vieil ustensile au four à micro-ondes, question de génération sans doute. En attendant le chuintement réconfortant de l’eau montée à la température souhaitée, je regarde par la fenêtre. Un ciel gris recouvre la ville mais la visibilité reste correcte. Au quatrième étage de mon immeuble, j’aperçois les toits de Paris avec leurs cheminées en colonnades et, au loin vers l’ouest, la cime fulgurante de la tour Eiffel. Parfois, lorsque je rentre du travail, la nuit, je me laisse happer par ses illuminations, sa robe dorée, le temps s’arrête quelques instants et ce moment de latence apaise la douleur qui m’étreint. Je redeviens moi-même, la fragile Éléonore qui tombe le masque de l’implacable Pratchett. La femme toujours sûre d’elle.
7 h 55. Je prépare deux tasses et sous-tasses en porcelaine de Chantilly, les blanches avec le myosotis – Henri les adore –, la théière, un petit pot de crème, du sucre, sans oublier les cuillères, et dispose le tout sur un plateau laqué rouge pour rejoindre mon mari, qui se trouve sûrement dans le salon, avant l’arrivée de Claudia. Je longe le couloir, ne prêtant pas attention aux marines – pour une fois ! –, et débouche dans le salon. Henri est assis derrière son bureau en loupe d’orme Art déco, penché sur une pile de carnets dont il semble déchiffrer le contenu pour la première fois, alors qu’il les noircissait d’idées pour le travail il y a si longtemps, dans une autre vie. Ses sourcils se lèvent et s’abaissent à intervalles réguliers. Il souffle, trépigne en mordillant un crayon de bois.
Je tente de le reconnecter au présent :
— Désires-tu boire une tasse de ton thé préféré, Henri ?
Pas de réponse. Henri renonce à son calepin bleu, en choisit un vert.
Je retente ma chance :
— Tu veux boire un thé, mon amour ? Dis-moi, tu te rappelles où nous avions acheté ces belles tasses ?
Henri tourne la tête vers moi. À son expression, je ne réalise pas si je lui fais plaisir ou si je l’importune. Il pose son crayon et me répond :
— Mettez ça là, mon petit, dit-il en montrant l’espace libre à la droite de son sous-main. Dites-moi, Maria, vous n’auriez pas vu mes clés ?
Je me retiens du mieux possible pour ne pas lui montrer mon agacement. Une manifestation d’humeur aussi inutile que contre-productive. Alors je décide d’adopter un ton rassurant et d’être factuelle. Quitte à répéter, répéter et répéter toujours.
— Je suis ta femme, Henri. Je m’appelle Éléonore Pratchett et toi Henri Pratchett. L’état civil complet ça sera pour un autre jour ! Une bonne nouvelle, chéri, j’ai retrouvé tes clés. Sais-tu comment elles sont arrivées dans le frigo ?
— Non pas la moindre idée, Éléonore… ma femme… Je suppose que je cherchais un endroit secret pour les cacher. Il y a tellement de voleurs de nos jours et nous détesterions que l’on nous vole notre voiture ou que l’on saccage notre conapt. Un journaliste en a parlé au bulletin d’info du jour. À moins qu’il s’agisse d’hier ou d’avant-hier ?
Conapt ? Mon mari déborde d’imagination quand il s’agit de fabriquer des mots.
— Je comprends, mon amour, je te propose de les ranger dans la niche murale à droite de l’entrée, en face de la console et de la boîte de com’.
— La boîte de com’ ?
Posture et mental zen.
— La niche murale à droite de la po…
BAM !
Et voilà la tornade Claudia, l’assistante de vie. Je lui ai pourtant déjà signalé de ne pas claquer la porte, ça énerve Henri. J’imagine la scène : elle enlève son manteau, son foulard, les suspend sur un cintre et dispose le tout sur le portemanteau. Puis elle chausse ses mules d’intérieur, celles que je lui avais offertes pour ses étrennes. Elle vient nous saluer.
— Buongiorno, madame Éléonore, me dit-elle avec son léger accent italien. Buongiorno, monsieur Henri, comment allez-vous ?
Claudia incarne la bonhomie, la jovialité et la politesse réunies, qualités indispensables pour s’occuper d’Henri. Elle nous appelle toujours par notre prénom mais avec déférence. Un physique à la Botero, dynamique, en perpétuel mouvement, elle adore s’habiller avec des couleurs vives. Elle traite Henri avec patience et compréhension. Elle nous assiste au quotidien pour les courses, un peu de cuisine, le ménage, et surtout aide mon mari à faire sa toilette et prendre ses repas. Parfois je me dis que sans elle, notre couple se serait effondré depuis longtemps.
— Euh, bon… journo, Maria, lui répond Henri qui vient de reposer sa tasse de thé.
Je fais un clin d’œil à Claudia, mais elle a déjà compris la situation.
— Moi c’est Claudia, votre assistante de vie, précise-t-elle en lui souriant. Oh, je constate que vous appréciez le thé noir. Bravo ! Ça réduit le stress, facilite la digestion et c’est miracoloso dans la prévention du diabète.
Mon cher et tendre lui rend la politesse d’un rictus ironique en grommelant dans sa barbe : « V’là qu’elle s’prend pour un médecin la bonne, elle est bonne celle-là ! » Je ne relève pas et m’adresse à Claudia :
— Bonjour, Claudia, Monsieur est (mes doigts dessinent deux guillemets dans l’espace) « fatigué » ce matin, il souffre de quelques absences. Aujourd’hui je voudrais que vous étiquetiez les murs à l’entrée de chaque pièce avec leur nom. Sans omettre les objets d’utilisation commune comme les horloges, le téléphone ou le réfrigérateur pour rappeler leur utilité. Collez des notes explicatives sur les placards pour mentionner ce qu’ils contiennent. Nous-mêmes devrions porter un badge nominatif sur nos vêtements. Tout cela facilitera le quotidien d’Henri. Voilà, c’est à peu près tout. Je vous laisse, je pars travailler.
J’avale mon Ceylan froid d’une traite comme un simple ristretto. Je salue mon mari d’un baiser sur le front et l’abandonne aux bons soins de Claudia. Une journée difficile m’attend, des pathologies à soigner, des implantés à tester, des rapports d’intervention à formaliser, de la paperasse au kilomètre à rendre à Meister. Et par-dessus tout encaisser les psychoses à répétitions de Le Floch. Bref, un jour parmi d’autres à l’Institut. J’indique à Claudia de me suivre et, au seuil de la salle à manger, me retourne vers Henri. Il s’est replongé dans ses écrits. C’est plutôt encourageant.
8 h 10. Avant de refermer la porte de l’appartement, comme une fulgurance, dernières consignes à Claudia :
— Monsieur a rangé ses clés dans une de ses poches de pantalon, veillez à ce qu’il ne sorte pas. Du moins pas seul. De même, assurez-vous que ses carnets restent sur le bureau. J’aimerais lire ce qu’il écrit, analyser la cohérence du texte, la graphie employée. La façon dont il forme ses lettres. (Elle acquiesce d’un signe de tête.) L’écriture constitue un indicateur important dans la gravité de la maladie d’Alzheimer. Parce que…
Les mots se coincent dans ma gorge. J’ai du mal à admettre l’évidence, et les conséquences de tout ce qu’elle implique me remplissent d’affliction. En deçà d’un certain seuil, j’ai bien peur que l’on ne puisse plus garder Henri à la maison. J’en ai conscience, pourtant je ne dois pas flancher, garder la tête froide pour préserver notre couple et aussi ma santé. Je respire et reprends :
— … c’est mon métier d’analyser ces choses-là. Bonne journée, Claudia.
Et je fuis ma réalité domestique l’espace d’une journée.
[1] Guillaume-Benjamin Duchenne, surnommé Guillaume de Boulogne est un neurologue français du dix-neuvième siècle qui a réalisé une série d’expériences sur l’expression faciale de l’émotion.